Plonger dans l’Après 

Alors, je me sens soudain plus liĂ©e que jamais Ă  cette petite fille ; sans doute parce que ses sanglots reprĂ©sentent la soupape symbolique de sĂ©curitĂ© Ă  l’expression de mon propre chagrin. Sur ses frĂŞles Ă©paules repose -sans qu’elle le sache, ni personne d’ailleurs -une tristesse double. Cette Ă©chappatoire de larmes, ce tendre exutoire que je vis providentiellement par procuration me sauve d’une asphyxie totale.
Et je me prends Ă  espĂ©rer que la rĂ©ciprocitĂ© -tant de fois rĂŞvĂ©e- ne soit finalement pas vraie, juste pour Ă©pargner Ă  Estevan ne serait-ce que le dixième des affres d’un tel dĂ©sarroi. 

Je retourne m’assoir. J’essaie de ne penser Ă  rien. En vain. Mon sourire a disparu. Est-il restĂ© lĂ -bas aussi ? J’enserre mes mains entre elles -pli nocturne censĂ© m’apaiser- mais aujourd’hui rien n’y fait, j’aimerais tant que ce soit la sienne de main qui Ă©treigne la mienne ; j’imagine que par cette pression il me dirait d’être courageuse, alors je dois l’être.
Je me compose un visage d’indiffĂ©rence et cela me demande une force immense. Tel un miroir inversĂ©, j’arrive pourtant Ă  l’exĂ©cuter de telle sorte qu’il soit l’antithèse criante de tout l’amour que je ressens. Je remercie cette capacitĂ© que j’ai, Ă  l’âme bien chevillĂ©e, de savoir protĂ©ger tout ce que je chĂ©ris. Alors se creuse cet abĂ®me -oĂą je m’abĂ®me- qui vient sĂ©parer mon corps d’avec mon cĹ“ur. Est-ce pour cela que partout dans mon esprit la douleur irradie ? La dissonance est maximale.
Refouler, diffĂ©rer un chagrin, quoi de plus pathĂ©tique ? La dĂ©sillusion est tragique. Jamais Ă  aucun moment de ma vie, je n’ai eu Ă  taire avec autant de brisement mes sentiments.
Heureusement pour moi, je dispose d’une foi en la vie Ă  toute Ă©preuve et, c’est peut-ĂŞtre assez naĂŻf de ma part, mais je ne peux me dĂ©faire de cette certitude qu’au bout de chaque tunnel traversĂ©, se trouve un soleil prĂŞt Ă  resplendir. L’avenir me donnera-t-il raison ? Y aura-t-il un nouvel horizon prĂŞt Ă  s’ouvrir pour moi, comme un juste retour des choses oĂą tout pourrait reprendre sa place et l’harmonie revenir me combler ?
Eh bien, oui et ce petit miracle a commencĂ© le jour mĂŞme oĂą la rudesse de son absence ne m’a pas laissĂ© d’autre choix que de prendre la plume pour attendre – Ă´ si peu- que ma main se rĂ©chauffe, s’Ă©chauffe sous les rayons d’une mise Ă  distance Ă©clairante faisant que mes Ă©mois remontent, surgissent puis jaillissent en feux d’artifice, laissant la parole Ă  des sentiments trop grands, trop puissants pour rester contenus dans un seul ĂŞtre alors que leur destin a finalement toujours Ă©tĂ© celui de prodiguer. Sur la page, je verrai, Ă©merveillĂ©e, s’Ă©taler : mes mots enfin libres de s’Ă©crire ou plutĂ´t de s’Ă©crier -seulement deux lettres changent ! – et je me regarderais subjuguĂ©e d'(ac)coucher sur papier de tant d’amour dĂ©sireux de s’encrer pour accourir encore vers lui -mĂŞme après toutes ces annĂ©es – mais aussi, grâce Ă  un mouvement de solidaritĂ© plus large que la vie m’a enseignĂ©, avec le souhait d’Ă©nergiser tous ceux qui savent aimer.

 

Seulement ce jour-lĂ , je ne sais rien de tout ça. Et dans ce car, le temps, inexorable, reprend ses droits et sa course lente. Le ciel, au diapason de ma tristesse, se voile d’un gris pâle affligeant. Le bleu s’en est allĂ©. Je regarde, distraitement, la route qui dĂ©file.
Mais plus fort que le vide redoutable de l’absence qui voudrait aspirer mes pensĂ©es, c’est la douce cruautĂ© de son visage qui revient sans cesse Ă  mon esprit s’imposer. Alors pour ne plus saigner, je visualise malgrĂ© moi ce lien entre nous. Ce fil invisible qui, au fil des kilomètres, va s’allonger pour continuer Ă  nous relier en secret. 
Je veux croire en cette tendre perpétuité.

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