Pour une godille avec toi

7h, l’aube étale ses rayons rougeoyants faisant miroiter au loin l’île aux Grenats. Soleil levant sur Lorient, la cité aux six ports dont le nom porte déjà une invitation au voyage…
Magie d’un instant coloré où les sens vous assaillent comme pour vous ramener à l’essence même de la vie ; une vie qui n’est vie que si elle est mouvement – du corps ou de l’esprit, peu importe-, le but étant de ne jamais rester immobile.
Le mouvement qui m’anime en ce moment s’accorde au vent de mes nouveaux projets : réaliser un reportage sur l’île de Groix ! C’est un ami qui m’en a fait la demande et j’ai bien sûr accepté. En reconversion dans le domaine de l’écriture, j’ai déménagé pour rejoindre ma Bretagne originelle où je propose mes services pour des articles journalistiques. Bien sûr, cela n’est qu’un prétexte, ma vraie passion, c’est d’écrire des nouvelles ou des romans. Ce à quoi je m’emploie à la moindre parcelle de temps libre. Mes manuscrits n’ont pas encore trouvé preneur mais je
ne désespère pas : un jour viendra où mon rêve se réalisera et je rencontrerai mes lecteurs ! J’y mets tout mon cœur et pour cette raison, j’y crois. Pour l’heure, je vis dans cet espoir, rendant service avec une plume toujours prête à s’encrer pour des aventures exaltées ! Je ricoche de petits textes en petits textes espérant atterrir sur le bon rocher.
– Salut Ylona, tu es en avance ! Notre voilier n’est pas encore arrivé et mon photographe non plus.
Ainsi Ewenn n’a pas prévu que nous prenions le « courrier de Groix » comme tout passager lambda, il nous a réservé une croisière en catamaran ! Ce n’est pas tant le traitement de faveur qui m’enthousiasme que la perspective d’effectuer une traversée au plus proche des éléments : la mer, je vais pouvoir l’admirer, la sonder de près et je m’en réjouis – flots huileux ou tumultueux – elle m’inspire tellement !
– Agréable surprise ce bateau, tu nous gâtes Ewenn ! J’espère être à la hauteur de
l’événement que tu me confies…
– Tu le seras. Je ne te connais pas depuis longtemps Ylona maisj’aime ton style d’écriture, ajoute-t-il avec un magnifique clin d’œil de connivence.
Je rosis sous le compliment. D’un tempérament timide allant de pair avec une sensibilité excessive, les déferlantes d’émotions me sont coutumières sans que je puisse les réprimer. J’aimerais lui dire : moi, c’est ta positivité qui me plaît, ton attention sincère et tes encouragements ! Mais comme souvent, je ne dis rien espérant secrètement qu’un courant mystérieux lui transmette mes remous. Il sourit. Cela me suffit.
– Nous mettons les voiles dans un quart d’heure. Ton acolyte vient de m’envoyer un
message, il a été retardé.
C’est à ce moment-là que j’aperçois dans ma vision périphérique, près du phare, une sorte de petit nuage comme tombé du ciel qui, à y regarder de plus près, s’avère être une petite fille rieuse et papillonnante, entièrement préoccupée par les ondulations de sa robe aux jolis tons turquoise. Ses bras, déployés autour d’elle, accompagnent ses mouvements et telles des ailes imaginaires lui confèrent une grâce touchante. Son insouciance me fascine, ravive mes joies d’enfant. Quel drôle de petit oiseau bleu ! Le plus curieux, c’est que cette hirondelle improbable ne me semble pas détonner dans l’éblouissant tableau breton qui m’entoure.
Soudain, une émanation familière me saisit : vague mélange d’iode et de gasoil insinuant, effluve maritime et véritable parfum d’enfance… Car l’exhalaison prononcée, rebutante pour certains, m’a toujours ravie ; d’aussi loin que je me souvienne, elle a toujours été porteuse de promesses, de cette ivresse folle qui peut envahir un cœur quand une île se profile à l’horizon ! Une douce nostalgie me chavire. Un présage ? Le vrombissement des moteurs, au diapason des
vibrations du souvenir, me ramène dans mes voyages d’antan avec l’arrivée tant attendue au port de Quiberon, juste avant la traversée vers Belle-Île-en-mer. Je me souviens, tous les étés, nous arrivions avec mes parents et mon frère sur le quai, lourds des bagages de l’année mais rien ne résistait à ce départ, tout s’envolait lors l’enivrante traversée.
Il est des lieux qui nous ramènent en d’autres endroits et en d’autres temps…
– Ah salut Loan ! s’exclame Ewenn, m’extirpant soudain de mon ressac intérieur. Encore merci d’avoir accepté cette mission journalistique car je sais que ta préférence va surtout au domaine artistique, inutile de le nier, ton Instagram en témoigne à merveille !
Loan ? Mon anagramme – le Y en moins -… Loan, le même prénom que mon frère !
Un frère disparu dans le brouillard des années, des quiproquos et des disputes infondées… Se pourrait-il que… Loan, regard bleu, appareil photo en bandoulière. Sur son visage, le sourire en moins, le passage du temps en plus. C’est lui ! Mon cœur s’emballe…
Je n’étais pas prête à ces retrouvailles. Pas aujourd’hui et pas de cette façon. Pourtant, n’est-ce pas l’endroit rêvé ? me murmure une petite voix ingénue. La voix a beau être intérieure – enfin je crois -, instinctivement mes yeux scrutent au loin pour retrouver la fillette qui, me voyant la chercher du regard, sourit avec malice.
Je comprends que c’est mon frère, cet acolyte attendu, transformé aussitôt en Inattendu….
Ewenn nous a convié sans avoir la moindre idée de notre lien de parenté. Le hasard fait bien les choses, dit le proverbe. Je demande à voir…
L’événement qui nous réunit aujourd’hui, c’est le championnat du monde de godille qui, cette année, a lieu sur l’île de Groix […]

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